Visite de la Villa Kérylos


Par les classes de Troisième et les latinistes de Cinquième du collège Bellevue de Beausoleil

Ce qui ravit les sens et l’intelligence, ce n’est pas tant, ou pas seulement, de savoir que cette villa fut tout entière construite à partir des mêmes et seuls matériaux qu’employaient les Grecs d’il y a vingt-cinq siècles ; qu’elle le fut, encore, d’après les seules et mêmes méthodes de constructions des anciens Hellènes, en six ans tout juste ; pas non plus, peut-être, que ce fut pour l’amour de l’art et du savoir que le grand Théodore Reinach en eut l’idée, ce savant, ce mécène, cet amoureux des humanités, comme les temps heureux en donnent quelquefois pour le plus grand bonheur de la postérité ; et pas davantage, encore que la chose émerveille, que l’académicien Reinach et sa famille décidèrent d’y vivre et y vécurent en effet, pendant près de trente ans. Non, ce qui ravit, du plus candide découvreur au plus rompu des connaisseurs, c’est sans aucun doute que, si la Villa n’a pas le privilège de l’antique, et par là de ces siècles entassés que l’esprit remonte et parcourt en présence de seuls vestiges, elle a celui, précisément, de n’avoir pas souffert des outrages du temps : elle est complète, un monument parfait, dans tous les sens du terme, et accessible à tous, dans sa plénitude.

Chambres, mosaïques, fresques, sculptures, inscriptions et quelques pièces, elles, d’antiquité, tirées des sites de Naples et de Sicile, tout y est, et tout y est conforme au passé grec, un passé fait de religion et de mythes, d’aèdes, de dramaturges, de philosophes et d’orateurs, tout y est, disons-nous, pour que le visiteur plonge – un peu comme le Plongeur de Pæstum qui, lui, gardera son secret – dans le style de vie, de plaisir et de contemplation dont pouvait jouir un Grec de l’Antiquité. Voilà le plus beau des charmes, le plus beau des présents que pouvait faire la famille Reinach, et, pour que la chose advînt, qu’a permis, non sans génie, leur très savant et très habile ami, appelé pour la grande œuvre, l’architecte italien Emmanuele Pontremoli, futur confrère dudit mécène à l’Institut. Grâce à lui, il est à Beaulieu-Sur-Mer, depuis le début du XXe siècle, une villa grecque extraordinairement fidèle, du plus petit détail jusqu’au plan d’ensemble, aux demeures helléniques classiques, sans qu’aucune ruine, redisons-le, laissant à l’imagination le soin – parfois si difficile – de restaurer ce que Cronos a brisé, décourage ou attriste.

Il y aurait tant à dire sur Kérylos, ou plutôt tant à voir et tant à dire, qu’il faut ici s’effacer devant l’invitation, toute simple et toute vive, d’aller visiter : cette invitation est nourrie, chez nous, de toutes les beautés que nous avons eu la joie de voir, de nous entendre expliquer, et de garder, Mnémosyne et ses filles aidant, en mémoire.

Ce qu’en revanche, nous pouvons vous livrer ici, ce sont quelques-unes des réactions d’élèves, émerveillés et curieux, impressionnés et enthousiastes. Un exemple : dans la salle d’étude, ou bureau, ou bibliothèque, tant on la peut nommer de diverses manières, de Théodore Reinach, un élève, à la vue de grands livres (et, pour certains, grands d’un demi-mètre !), les montre d’abord à ses camarades et puis demande au conférencier : « Mais, Monsieur, Théodore Reinach avait vraiment… tout lu ?! ». Réponse fulgurante, mais douce, du conférencier : « Plus ! Ce n’est ici que sa bibliothèque particulière ! ». L’élève ne s’est pas senti défaillir, qu’on se rassure. Un autre, incrédule, au fur et à mesure de la découverte des pièces : « Mais, enfin, vous nous avez dit que tout avait été fait à la main, et en six ans ! C’est juste impossible ! ». À quoi le conférencier a la sagesse et le réflexe de répondre : « Lorsqu’on a à la fois le savoir-faire et la passion, une villa de cet ordre, devient possible… ». Et puis, de la stupéfaction des élèves, on peut passer à celle, plus ou moins amusée, des enseignants accompagnateurs, tâchant, ici ou là, de garder leur contenance : la déambulation à travers les chambres, où motifs mythologiques se succèdent, donne en effet plus d’une fois aux élèves l’occasion d’éprouver leur savoir. Voici qu’à la vue, au sol, d’une mosaïque de Thésée tuant le Minotaure, la question de savoir de qui il s’agit reçoit comme réponses successives – après que les enseignants, voulant aider leurs élèves, ont donné la première lettre du héros représenté, le T – : « Thor ! ». Un camarade, venant au secours de l’hétairie, et mêlant autant l’imagination que le bon sens, lance à son tour : « Thorus ! C’est un nom latin, ça doit finir en -us ! ». Tant pis pour Thésée, qui s’écrit pourtant bel et bien Theseus, en grec ! Un dernier exemple. Au premier étage, la statue discrète et délicate d’un petit Hermès ailé, donne lieu, de la part de jeunes filles tout aussi discrètes et délicates, à ce mot délicieux : « Il est vraiment beau ce petit ange ! ». Voilà qui est touchant, et qui invite à visiter, tant pour la beauté du lieu, une fois de plus, que pour l’émerveillement des élèves, leurs réactions, leurs questions passionnées et leurs yeux étincelants…

Une sincère et sensible gratitude au collège Bellevue qui nous permit la visite, et aux administrateurs de la Villa, qui nous reçurent et nous firent visiter.

Aller au contenu principal